Chapitre 1


Life is life


  • Le vent souffle sur ma joue.
    J'ouvre les yeux et me lève.
    Un rêve, je suis dans un rêve…
    Comment je le sais ?
    C‘est que c‘est étrangement calme, tranquille… L‘atmosphère est tellement apaisante et reposante. Complètement à l‘opposé de ma vie de tous les jours, inexorablement agaçante, épuisante et morne. Mais ne parlons pas de ça. Profitons plutôt de ce moment de repos bien mérité et de ce paysage merveilleusement approprié à la situation.

    De magnifiques collines aux couleurs pastel se confondent avec un ciel énigmatiquement coloré mais sensiblement adapté à la douceur qui m‘entoure. Je me sens si léger et mes mouvements sont tellement faciles…

    Peut-être cela vient-il du fait que je suis seul, dans ce monde, et que cela me suffit amplement. Pas de bruit, pas de chamailleries, pas de railleries, seulement un soupçon sonore d‘air frais me chatouillant les oreilles.

    Serait-ce cela que l‘on appelle le bonheur ?

    Je crois le toucher du bout de la main, je sens ces petits nuages de couleurs douces me frôler et me caresser. Leur toucher sur ma peau, que ce soit un simple contact sur un doigt ou sur mon visage, suffirait presque à me faire sourire tellement ce moment, incroyablement simple pourtant, me ravit au plus haut point.

    Je tends mes bras de chaque côté de mon corps pour ressentir le vent me chatouiller.
    Je ferme les yeux et prends une grande inspiration par le nez.
    Quelle sérénité !

    La perspective d‘un futur réveil m‘envahit pourtant. Il est évident qu‘il faut toujours quelque chose, une petite pointe sournoise, pour venir entacher une scène si parfaite. Mais j‘ai décidé d‘en profiter au maximum, la dure réalité finira bien par revenir quoiqu‘il arrive et ce n‘est vraiment pas à l‘ordre du jour que cela se produise rapidement.

    Et pourtant…
    Pourtant… je sens déjà les premiers assauts du réveil venir effacer petit à petit ce paysage enjôleur qui me plait tant.

    Quelque chose me dit de regarder en l‘air, une vague impression soudaine de danger, d‘animosité violente et percutante.
    Je lève donc la tête, nonchalamment comme si le temps que je prenais pour lever cette tête, pourtant si légère, importait peu. Malgré cela, quelque chose me troublait au milieu de cette couverture nuageuse cotonneuse.

    Hum… il semblerait que ce soit une ombre, qui se projette de manière circulaire sur la couverture nuageuse. Elle apparaît comme venir de plus haut dans le ciel, encore cachée par la voûte blanche mais, au vu de sa progression, elle semble se rapprocher dangereusement vite…
    Il lui faut moins d‘une seconde pour fendre la protection nuage dans un silence assourdissant, faisant se déformer et raidir les nuages ayant eu l‘outrecuidance de se trouver sur son chemin.
    Il n‘y a pas de doute, cette ombre se dirige vers moi et son but n‘est plus un secret : m‘atteindre. Pour quelle raison ? Je ne sais pas mais ce que je sais, c‘est que je ne vais pas tarder à le savoir.

    - MA-MO-RU !
    *SBWOUF*

  • Le coude de la douleur a encore frappé.
    Ce que vous venez d’entendre est le résultat d’un assaut complètement odieux de ma sœur Naraku envers moi.
    Et oui, elle vient de se jeter sur moi alors que je suis dans MON lit.
    Est-elle un enfant ? Ouais, je ne pense pas. Est-ce qu’à 15 ans, on est encore un enfant ? Mentalement, je ne sais pas mais physiquement, je vous assure qu’il y a une différence assez énorme.

    - Pooooooooooooooouuuuuuuuuuaaaaaaaaaaaahhhhhhhh !!!!!!!!! lui réponds-je dans un cri d'atroce souffrance
    La normalité aurait voulu que je fasse un simple « AAAAAAAAAAAAhhhhhhhhhhhhhhhh » mais il faut savoir que cette attaque était assez meurtrière. Ce cri provient de la douleur insoutenable déclenchée par le rendez-vous plus qu’incongru du coude atrocement pointu de ma sœur avec mon sternum, hôte, une fois encore, de la terrible guerre matinale fraternelle.
    Et donc, en plus d’avoir mal, mon souffle est devenu, comme qui dirait, inexistant.
    Je ne vous raconte même pas les effusions de bave qui se sont enchainées à ce cri.

    - Debout, onii-chan ! fait-elle, comme si de rien était et comme si cette attaque était autorisée et même préconisée par la convention de Genève.
    - Tu vas encore être en retard à l’école !
    Sa mine bougonne et colérique n’en est plus à son premier essai d’intimidation.

    - Non mais ça va pas ?! Tu veux me tuer ?!
    - Comme si ça t’avait tué avant, pffff ...
    Je n’ai jamais vu un air aussi méprisant de toute ma vie sur le visage d’une jeune fille.
    - Parce que tu crois que puisque ça ne m’a pas tué avant, ça te donne le droit de le faire et de le refaire ?!
    Mes dents n’ont jamais été aussi serrées et mon sourcil gauche n’a jamais autant frénétiquement frémi. Ma colère va encore attendre un paroxysme jamais égalé.
    - Tu vas voir, moi aussi je peux faire des choses qui vont te faire mal mais pas te tuer !
    Ni une, ni deux, je bondis du lit dans sa direction.
    - KYYYYAAAAAAHHHHH !!!!!
    Ça y est, le cri du désespoir annonçant la course effrénée quasi quotidienne à travers toute la maison a été lancé. Pas de quartier, les faibles mourront.

  • Ma sœur ouvre la porte de ma chambre dans un fracas faisant vibrer l’ensemble de la maison. Je la suis tel un guépard ayant une gazelle dans son viseur. C’est sûr, cette fois-ci, elle n’en réchappera pas.
    Nous déboulons le couloir de l’étage à une vitesse ahurissante. Le juge du Guinness Book valide, record du monde explosé.
    Nous descendons les marches de l’escalier qui mène au rez-de-chaussée 4 par 4, une mauvaise tenue de route, départ trop rapide des stands, n’ayant qu’une simple paire de chaussette comme contact avec le sol, une adhérence plus que limitée et une vitesse trop rapide dans le virage de l’escalier a failli entraîner un drame. Un freinage plus que tardif sur une surface détrempée (ouh la chipie, elle a encore mis de l’eau à cet endroit pour provoquer un accident) a fait que la rencontre avec le mur était inévitable. Mais un contact in extremis du mur avec l’avant-bras et la poussée de celui-ci permettant de passer le virage grâce à un 360 inversé de toute bôôôôté évite le drame de justesse. La course effrénée peut continuer.

    Je sens tout de même de la déception chez ma sœur même si je ne la vois que de dos. Nous continuons donc jusqu’à la fin des escaliers pour arriver au rez-de-chaussée. Nous passons rapidement devant l’ouverture qui amène vers la salle-à-manger/cuisine où se trouvent nos parents déjà levés depuis certainement quelques temps.

    - Ah la la, vous allez finir par vous faire mal.

    Non, un point d’exclamation n’est pas nécessaire.
    Cette phrase provient de la bouche de ma mère qui, comme d’habitude, est à l’apogée de ce qu’elle peut faire en termes de réprimande et de colère.
    Oui, ma mère a autant d’autorité et de bienveillance pour ses enfants qu’une limace pour sa progéniture. On est proche du néant.
    Le terme « limace » lui est aussi très bien associé car cela reflète la vivacité avec laquelle elle passe ses journées.

    - Grumph.
    Onomatopée quasi rituelle de mon père à chaque évènement se produisant autour de lui.
    Cette dernière s’accompagne généralement d’une bouffée de fumée précédemment aspirée à l’aide de sa pipe.
    Lui non plus n’est guère plus attentionné envers nous.

    Même si je peux me plaindre que ma sœur ne soit houspillée par mes parents, ce n’est pas forcément légitime car ils ne le font pas pour moi non plus.
    A croire que nous leur sommes indifférents et même pire que ça.
    Il y a des moments où j’ai l’impression que nous n’existons pas pour eux. Que nous ne sommes pas là. Que nous sommes un fardeau supplémentaire que la vie leur a donné.

    J’ai souvent cette impression et cette question qui me revient sans cesse : nous aiment-ils ?

    Cette question que nous ne devrions jamais nous poser car elle peut sembler stupide du fait que ce sont nos parents et qu’ils doivent quand même nous aimer un minimum. Sinon ils ne nous auraient pas conçus, n’est-ce pas ?

    Malheureusement, ce n’est pas si simple que ça …
    Dans une famille normale, cette question ne se poserait pas, mais … étant donné l’attitude de nos parents, la question se pose d’elle-même sans qu’une situation particulière ne se produise car une situation n’est plus particulière à partir du moment où elle est courante.

    Nos parents ne nous grondent jamais, pour quelque raison que ce soit : des mauvaises notes à l’école, une chamaillerie entre nous, même violente, que ce soit verbalement ou même physiquement, pour avoir passé la nuit dehors, pour avoir eu des problèmes, ici ou là …
    Ils ne nous ont jamais montré de signes d’affections, et petit à petit, cela est devenu normal. On ne s’embrasse pas, on ne se dit pas de mots de réconfort ou d’amour.
    Nous ne fêtons rien, aucune fête religieuse, aucun évènement important …
    Aucun anniversaire non plus …

  • Ah si ! L’anniversaire de ma sœur est le seul à être organisé et fêté comme il se doit. Je ne sais pas pourquoi et je m’en fiche pas mal. Le mien, par contre, tombe systématiquement dans l’oubli …

    Cette journée va ressembler à tous les autres jours qui se suivent et se ressemblent, inexorablement, comme mécaniquement destinés à être identiques.

    Comme ce rituel de poursuite matinal dans toute la maison.

    Qui d’ailleurs devrait plus nous concerner que mes élucubrations de besoins affectifs.

    Nous passons donc en trombe, ma sœur et moi, devant la cuisine-salle à manger et nous nous dirigeons, d’une course de plus en plus rapide, vers l’entrée de la maison.
    Nous sprintons dans le couloir y menant et ma sœur tourne brusquement vers la droite.
    Précision importante : l’entrée est bien au bout du couloir. Mais le couloir tourne à droite dans un angle droit qui m’est toujours fatal.
    Je suis toujours focalisé sur l’idée d’attraper ma sœur (pour lui faire quoi ? Aucune idée, mais il m’est toujours venu à l’esprit que le jour où je l’attraperais, j’aurais une idée lumineuse intempestivement bricolé au moment du choc), je cours d’ailleurs de plus en plus vite en arrivant au bout du couloir. Ma sœur est extrêmement maline. Car elle prend toujours un malin plaisir à ralentir à l’arrivée du coude afin de me faire croire que je vais la rattraper, puis elle tourne à la dernière seconde.
    Ma main, partie pour la cueillir, frôle de manière crispée une épaule déviant de manière arrogante dans le pur style « Pas encore pour cette fois. Regarde devant pour voir comment ça va se passer. »
    Mes yeux, répondant à l’appel de cette épaule partant au loin, dévient leur trajectoire de vision pour passer de la main ratant l’épaule de justesse à l’obstacle se présentant désormais en face : le mur.

    La course change brutalement de but : éviter un choc frontal et possiblement meurtrier. Pour le mur ? Non, pour moi.
    Mes jambes se précipitent en avant pour tenter un freinage de dernière urgence mais deux détails, pourtant importants, m’ont échappé avant ce geste : je suis en chaussettes et le couloir est en parquet stratifié.
    Conséquence : un freinage poussif et sans retenue se retourne contre son auteur : au lieu de freiner, on glisse et la vitesse est d’autant plus augmentée.

    Le choc douloureux est inévitable.
    Attention, ça va faire mal.
    A ce moment-là, le cerveau ne peut avoir que deux réactions :
    - La stupide : tenter de croire qu’on va encore s’en sortir alors que tout espoir est dissipé. Le principe : tenter une nouvelle fois de freiner et placer les bras vers l’avant pour éventuellement amortir le choc sur le mur. Probabilité de se faire plus mal : 75%. Probabilité de se faire moins mal : 1%. Tactique vouée à l’échec ;
    - La moins stupide (à ce moment-là, le cerveau est plus ou moins stupide vu qu’il a réussi à se mettre dans cette situation) : la survie. Le principe : tomber par terre et se mettre en position du fœtus. Problème : pas toujours le temps de s’organiser pour se mettre en bonne position.

    Étant donnée ma grande expérience dans ce genre de situation, la solution n°2 est adoptée unanimement avec moi-même.
    Étape 1 : évaluation de la situation. Aucune chance de se mettre en position entièrement, faut sauver les meubles.
    Étape 2 : mise en pratique. Petite glissade pour tomber au sol, recroquevillement du corps, bras et jambes près du corps en mode « protection des parties essentielles ».
    Étape 3 : préparation au choc. On serre tout ce qu’on peut et on se prépare mentalement à la douleur.
    Étape 4 : le choc.

  • Dans un bruit assourdissement reconnaissant la bonne mise en pratique de la méthode « protection du corps en cas de choc improbable », je me vautre comme un sac de linge sale contre le mur, surnommé « mur de la discorde » car il n’en est pas à son premier essai de rattrapage de corps suite à une course folle.

    Je résiste assez bien au choc, mon corps étant de plus en plus habitué à être explosé de la sorte.

    Le maneki-neko a encore été évité de justesse mais la violence du choc le fait valdinguer tel un culbuto. Sauf que ce n’est pas un culbuto et qu’à un moment ou à un autre il risque de tomber.
    Dans un geste de grand courage, je sors de ma position de mi-fœtus encore groggy pour maintenir le maneki-neko en position de survie dans un angle de 45° par rapport au sol.
    La catastrophe a été évitée mais le constat est une fois de plus accablant : j’ai perdu contre ma sœur.
    Score actuel : ma sœur 573 – Moi 0.
    Score sans appel et humiliant.

    Comme un signe de victoire, ma sœur pousse son rire démoniaque de diablesse satisfaite.

    Le match se termine ainsi, comme le précisent les règles établies d’office.

  • Je redresse le maneki-neko qui, s’il était doué de conscience, aurait encore eu la peur de sa vie.
    D’ailleurs, je ne comprends pas la fascination que mes parents ont pour ce maneki-neko.
    Ce maneki-neko censé porter malheur et vouant le culte de Dieux colériques et meurtriers. Je ne sais pas d’où vient ce dégoût envers les Dieux chat car, pour moi, un chat, c’est pas ce qui fait le plus peur sur Terre. Mais bon, je ne crois pas trop à ce genre de farces, comme si les Dieux pouvaient bien exister.
    En tout cas, cette statuette fait recette à chaque invité entrant dans la maison, ce dernier étant horrifié à l’idée de pénétrer dans une maison embrumée dans une malchance et un malheur venant des plus hautes sphères divines.

    Quoiqu’il en soit, il a eu encore de la chance cette fois-ci, à croire que ça ne porte pas si malheur que ça.

    Trêve de plaisanteries, ma sœur a quand même réussi le but qu’elle s’était fixé, à savoir me pourrir la vie au maximum pour que j’aille à l’école me … faire pourrir la vie encore plus.

    Je repasse donc devant la salle à manger pour retourner dans ma chambre et ensuite aller prendre une douche quand j’entends ma mère sortir, en me voyant passer, un « ça va ? ».
    Mince, on y aurait presque cru si l’intonation de la voix n’était pas aussi neutre et creuse que celle d’un élève en train de réciter un exposé dont il n’en a rien à faire.

    Bref, je prends une douche bien méritée après autant d’efforts inutiles, je m’habille en quatrième vitesse avant de retourner dans la salle à manger histoire de me sustenter de quelques douceurs.
    Ah nan, mais en fait nan.
    Chez nous, c’est démerde-toi.
    Ma mère ne prépare pas le petit déjeuner.
    Bon, je sors les céréales du placard pour manger rapidement et je tente une ouverture de frigo pour y avoir du lait. Ah, pas de lait dans le frigo. Pas de lait dans les placards non plus.

    Réponse collégiale de mes parents pour savoir s’il y a du lait quelque part : « Il faudrait en acheter ».
    Okay, merci, trop cool.

    Bon, une tranche de pain, du beurre, une orange qui traîne et me voilà parti pour l’école, la pensée de rester manger devant ces deux zombies me terrifiant.
    Ma sœur, quant à elle, est partie bien avant et juste après m’avoir « réveillé » car elle est dans le club d’athlétisme du collège et doit donc aller à ses obligations du matin. Pour quoi faire, je n’en sais rien, rien que l’idée de courir juste pour courir me semblant totalement stupide.

    Je pars de la maison la tartine de beurre dans la bouche en mettant mon manteau et en prenant mon sac, tout en jonglant avec l’orange qui change de main suivant la position du moment.
    Je lâche un vague « Ittekimasu » sans même espérer un « Itterashai » en retour.

  • Me voilà parti pour le lycée se situant non loin de la maison, un petit quart d’heure à pied suffisant à m’y rendre.

    Si on était dans un manga classique, on entendrait la petite musique guillerette qui annonce la joie avec laquelle le personnage se rend à son école et ainsi retrouver ses amis, vivre des aventures lycéennes extraordinaires et passer une journée formidable ponctuée d’évènements plus ou moins heureux.

    Moi, nan, pas de musique comme ça. Le requiem de Mozart serait plus adapté.
    Comme si on emmenait un prisonnier à l’échafaud.
    Sauf que lui, on lui couperait la tête qu’une seule fois et basta.
    Personnellement, c’est comme si j’y allais tous les matins. Pourtant j’y vais de bonne grâce au lycée.
    Mais le lycée, lui, a décidé de faire en sorte de me pourrir la vie encore plus que ma sœur. Mais un truc de dingue.

    En tout cas, je me dirige vers ma guillotine mentale tout en enlevant la peau de mon orange, la tartine beurrée ayant été engloutie pendant mes pensées mortuaires de scolarité.

    Notre quartier n’est pas réputé pour sa grande concentration de jeunes gens, c’est même plutôt considéré comme un quartier de vieux, une sorte de dortoir avant la morgue (qui reste un dortoir en soi, sauf que les gens ne se réveillent plus), c’est pour cela que je n’ai rencontré encore personne pouvant être une « connaissance ».
    Oui, « connaissance » car vous allez très vite comprendre que tous les gens que je connais au lycée sont justes des connaissances car on se connaît mais … comment dire, les gens se donnent un malin plaisir à me détester, m’ignorer ou me faire sentir mal.

    Le mot « ami » ne fait plus partie de mon vocabulaire depuis déjà pas mal de temps, au même titre que les mots « parent » et « famille ». Ces notions me sont toutes les trois étrangères même si ce n’est pas faute d’avoir tenté de les rendre réelles.

    - Heyyyy hey, Yôma ! lance au loin un lycéen.
    Je ne peux m'empêcher de lâcher un « Kuh » lorsque cette phrase atteint mes oreilles.

    Là, je fais tout pour me recroqueviller sur moi-même en espérant que la personne m'ayant « interpellé » ne me voit pas ou ait une soudaine réaction de « j'vais passer à côté de lui sans l'aborder »

    - Yôma, fais pas comme si tu m'avais pas vu, ça me vexerait.
    *GLOUPS*
    Il ne compte pas faire comme s'il ne m'avait pas vu ...

    Une main forte et convaincante vient me tapoter l'épaule et le bras accroché à cette main passe derrière mon dos en tentant un geste qui ressemble fortement à un signe ostentatoire d'amitié.
    Mais ce n'est pas le cas puisque l'individu qui a introduit ce geste n'est autre que Kazumori, LE caïd de l'école, le mec qui se bastonne avec tout le monde, qui cherche des noises à chaque fois qu'il le peut et qui prend un malin plaisir à racketter les plus faibles qui se présentent sur son chemin.

    Et oui, comme quoi le prénom que l'on porte ne détermine pas le caractère que l'on peut avoir par la suite. Je mets au défi toute personne croyant à ce genre de supercherie de me dire en quoi son prénom peut être en rapport avec ce qu'est devenu ce délinquant à la petite semaine.

    Oui, parce que bon, notre lycée n'est pas un lycée difficile comme peut l'être celui se situant en bordure de la ville voisine. On a donc les délinquants que l'on mérite mais aussi les autres élèves et profs que l'on mérite qui ne bougent pas le moindre petit doigt pour essayer de l'arrêter de peur d'être eux-mêmes agressés ou soumis à la loi du pouvoir.

    Je ne suis pas comme ça et je ne me suis donc pas laissé faire comme la plupart de mes petits camarades.
    J'ai donc fini par être sa tête à claques, celui qui s'est longtemps tenu sur son chemin avant de succomber à cause d'un évènement allé beaucoup trop loin.

    C'était il y a peut-être 1 an, peut-être plus.
    Je ne me souviens plus trop, vous allez rapidement comprendre pourquoi.

  • Kazumori et sa bande martyrisaient un groupe d'élèves ayant décidé ce jour-là de refuser de donner leur argent du déjeuner pourtant revenant d'office à Kazumori d'après les règles de « bonne conduite » qu'il avait lui-même décidées. Donc, oui, forcément, elles lui étaient avantageuses.

    D'autre part, oui, un caïd se doit d'avoir sa bande.
    Tout seul, il n'arriverait à rien, quoi qu'il en dise. Et sa bande n'est pas ce qu'on peut appeler une bande de voyous, étant constituée d'élèves juste bons à suivre un leader parce qu'ils ont peur de lui. Et, bien sûr, ils sont trop stupides pour comprendre que s'ils se rebellaient tous contre lui au lieu de le suivre, le caïd aurait depuis longtemps cessé tous ses agissements.
    Mais bon, qu'est-ce que vous voulez, les ados sont des idiots et des peureux et ce n'est pas prêt de changer.

    En tout cas, cette merveilleuse et chaleureuse bande de dégénérés était en train de s'en prendre à ce qu'il est commun d'appeler une bande de proies pleurnichardes et faciles à prendre.
    Je n'ai jamais eu dans l'idée d'être triste ou de vouloir protéger ce genre de victimes trop lâches pour tenter une quelconque opposition mais je n'aime pas voir ce genre de scène se produire, y compris dans le but de ne pas voir une personne qui ne le mérite pas avoir du pouvoir et tirer profit de personnes plus faibles qu'elle.

    - Ah la la, n'est-ce pas la bande de trous du cul qui ose se faire appeler stupidement l'axe du mal ? Leur ai-je lancé pour attirer leur attention.
    Ils se retournèrent tous vers moi pour voir qui osait les défier par la parole.
    - Tssss, Moi, j'vous aurais plutôt appelés l'accélérateur de maladies stupidogènes.
    Oups, ils m'en veulent. Mon Dieu, mon Dieu, je me suis mis dans de beaux draps. [/Actor's Studio]
    - Tiens, tiens, tiens. Mais ce ne serait pas encore notre cher Yôma qui veut encore jouer au héros ? Rétorqua le chef de la « bande ».
    Mon intervention avait atteint son objectif : détourner leur attention et surtout celle du chef afin d'ouvrir une brèche pour le groupe de gazelles traqué par la horde de lions pour qu'elles puissent s'enfuir.
    Aucune chance pour que ça se soit passé autrement, ils sont aussi idiots que prévisibles. Ça va généralement ensemble, mais à ce point-là, ça mérite d'être souligné.

    Un regard soutenu et un hochement de tête aura suffi à faire comprendre aux proies que la voie était libre et qu'ils pouvaient déguerpir.

    - Encore envie de se prendre une dérouillée ? Dit Kazumori plein d'assurance.
    Le petit prétentieux.
    - Ah, je vois que tu ne te souviens pas de la dernière fois …
    Une petite raillerie histoire de voir une réaction. Nan, rien de significatif dans ses yeux aussi expressifs que ceux d'une grenouille venant de se réveiller.
    - Hum … c'est normal que tu ne t'en rappelles pas puisque je t'ai mis KO.
    - Tsss.

    D'un geste de sa main, j'ai compris que je venais de blesser l'animal au plus profond de sa chair. Il venait de donner l'ordre à la horde de se jeter sur moi.

    Ce qu'ils firent sans aucune hésitation puisqu'ils suivaient les ordres de leur chef tant aimé même s'ils devaient mettre leur vie en danger. Comme si la vie devait s'arrêter s'ils ne lui obéissaient pas. C'est incroyable ce que la peur peut faire faire à certaines personnes. Surtout si elles sont fortement influençables.

    Je vois donc arriver sur moi une huitaine de lycéens, ayant l'air de connaître autant la notion de combat que le pourrait un groupe de prêtres ayant toujours été dans les ordres. De plus, ils croient que plus ils vont courir vite vers moi, plus j'aurais certainement peur ou plus ils auraient de chance de me frapper plus fort. Deux idées dont ils vont avoir le plaisir de vérifier de nouveau qu'elles sont complètement fausses.
    De nouveau car ce n'était malheureusement pas la première fois que j'avais affaire à eux et c'est TOUJOURS la même chose quoiqu'il arrive. À croire qu'ils n'apprennent jamais. M'enfin, au fond, ça ne m'étonne pas plus que ça.

  • Voilà le premier qui arrive sur moi, limite content d’être plus rapide que les autres si j'en crois le petit cri « à l'attaque ! » qui semble résonner en lui comme quelque chose de glorifiant et de courageux.
    Bon. Pas chez moi.
    Lorsqu'il est à un mètre de moi, je me décale d'un élégant pas chassé vers la droite en faisant exprès de bien laisser traîner ma jambe.
    Croche-pied réussi.
    Il se vautre à terre comme jamais je n'ai vu quelqu'un se vautrer. Je lui donne un 9/10 pour le choc, mais 1/10 pour le manque de réflexe et d'agilité qui lui aurait permis de se rattraper sans problème au lieu de tomber la tête la première sur le sol. 10/20 quand même. La moyenne donc uniquement grâce à la note artistique, la violence du choc et la bave mêlée de sang qui a accompagné le cri de douleur. Je suis sympa.

    Un d'éliminé, il ne se relèvera pas.

    Le deuxième arme son poing gauche pour me frapper profitant du fait que je note son coupaing à moitié mort à terre.
    J'esquive en me baissant et je lui assène un violent coup de poing dans le mouvement au niveau du foie.
    Là, j'avoue, moins sympa que pour l'autre.

    Deux d'éliminés.

    J'en profite d'être accroupi pour tenter un balayage de jambe.
    *Lance 2 dés 10*
    Yeah, réussite critique !
    Le balayage touche 2 personnes qui s'explosent la tête à terre. Une troisième suit le mouvement en se mêlant les pieds dans le tas de camarades s’étant formé à ses pieds.

    Cinq d'éliminés. Plus que trois.

    *SBLAF*
    Pas le temps d'esquiver en me relevant, le sixième individu me plante un direct du droit dans la pommette gauche.
    J'en suis plus surpris que sonné.
    C'est la première fois que l'un d'entre eux me touche. Faut reconnaître une chose, y a eu du bon recrutement.

    *SBLAF*
    *SBLOUF*
    *CHTAC*
    Traduction : Un direct du droit, un coup de genou dans le bas du ventre et un coup d'avant-bras en pleine tempe. Mon combo préféré.

    Il tombe KO.
    Six d'éliminés.

    Un des deux restants me prend le bras droit pour tenter de m'immobiliser pour que son pote sorte ce qui me semble être un high kick qui, ma foi, est excellemment exécuté. Oh punaise ! C'est Toshio du club de karaté ! J'ai pas intérêt à me le prendre ce coup de pied.
    Heureusement, celui qui me tient le bras ne risque pas de me retenir bien longtemps vu sa corpulence de gringalet.
    Ni une, ni deux, je me baisse en tirant de toutes mes forces l'imbécile qui me tient le bras.
    Bon, ben, high kick réussi de Toshio mais ... sur son pote.

    J'ai pas pu m'empêcher de sortir un « Ouch ! ».
    J'en ai mal pour lui. Toshio y est pas allé de main morte le bougre.

    Sept d'éliminés, reste le karatéka.
    Chance pour moi, il est bouche-bée devant ce qu'il vient de faire au pauvre malheureux devant lui.

  • Un direct du droit, un du gauche et un uppercut du droit auront suffi à le faire abdiquer.

    Tous les sous-fifres sont out, reste le chef.

    - Hein, hein. Pas encore au point l'armée. Mais je dois reconnaître qu'y a du progrès. Peut-être la prochaine fois.
    - Huh. Je te trouve bien présomptueux. Aurais-tu oublié les règles élémentaires du combat ?
    - Kuh

    Deux des éliminés se sont relevés et m'ont agrippé.
    - Toujours être sur ses gardes et ne pas croire que des adversaires tombés à terre ne se relèveront pas.
    - Tu sais très bien que je ne suis pas un combattant alors tes propos débiles, tu peux te les garder. Reconnais que pour un neuf contre un, je me suis bien débrouillé.

    J'ai eu droit à un coup de poing dans les côtes comme réponse.
    Un cri de douleur sorti de ma bouche sans que je lui en donne l'autorisation.
    - Je vais te donner une petite leçon que tu n'oublieras pas de sitôt.

    Le passage à tabac pouvait commencer.
    Un déluge de coups de pied et de coups de poing déferla sur moi. Mais que croyait-il ? Que cela m'arrêterait ? Que je me mettrais plus sur son chemin ? Que je le laisserais agir à sa guise ?
    Il pouvait faire tout ce qu'il voulait de moi, ça m'était égal.

    - On va tâcher d'faire en sorte qu'tu fasses moins l'malin les fois d'après.
    Cette fois-ci, ses yeux étaient clairs : la démence, la haine et le plaisir de faire mal aux autres le dominaient.
    - Tiens, t’arrives à faire des phrases aussi compliquées maintenant ?
    Je lui envoyai un crachat rempli de sang bien mérité dans sa face. Un petit sourire victorieux vint illuminer mon visage. Je n'avais pas gagné physiquement mais j'avais gagné la bataille mentale. Du moins, c'est ce que je croyais à ce moment-là.

    La haine n'a jamais été aussi forte en lui.

    - Lâchez-le !
    Les sbires s'exécutèrent.
    Je pouvais à peine tenir sur mes jambes.

    - Tu n'vas pas rire bien longtemps.

    Il s’avança vers moi. Je ne pouvais pas réagir. Même si mon cerveau envoyait des signaux d’alerte et de danger, mon corps était bien incapable d’y répondre. J’étais dans ce genre de moment où on s’attend à subir sans pouvoir interagir avec ce qui nous entoure. Cette sensation de vulnérabilité et de spectateur de ma propre existence m’envahissaient. J’ai vite compris à quel point je n’allais pas rire d’ici peu de temps comme me l’a fait remarquer Kazumori.

    - Gnihihi. Tu n'sembles plus pouvoir te défendre.
    Je respirais avec difficulté. Ces coups de poing à répétition dans mes côtes avaient fait leur office, ma respiration s’en trouvait à moitié coupée et mon diaphragme commença à montrer des signes de fatigue.

    Kazumori se jeta sur moi. Il me prit le bras gauche et posa violemment son pied gauche sur mon pied droit au niveau de la cheville et il me fit basculer. En gardant son pied bien positionné sur le mien et me tournant de façon à vriller la cheville.

    Il n’en fallu pas beaucoup pour que ma cheville cède dans un bruit et une douleur assez horribles. Je pense ne jamais avoir eu aussi mal de ma vie.

  • - AAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHHHHH !!!!!!!!!
    - Oui, vas-y, crie.

    On venait de le perdre définitivement. On aurait dit un petit garçon vicieux qui s’amuse à déchirer les ailes d’une mouche.

    Il continua à me faire valdinguer de tous les côtés en me tenant uniquement par le poignet gauche. Mon poignet tournait de tous les côtés et se tordait à chaque changement de trajectoire.
    Il me faisait de plus en plus mal et cela devenait comme si ma main et mon bras ne se soutenaient plus.

    Il me jeta par terre.
    J’étais groggy par la douleur.
    Un coup de pied de rage vint exploser mon poignet gauche. Assez pour me réveiller et me faire hurler de douleur.

    Kazumori était fier de lui. Il continua par des coups de pied en plein visage. L’un d’eux m’ouvrit l’arcade sourcilière droite et me fit perdre connaissance par la même occasion …

    … pour la retrouver 3 jours plus tard, à l’hôpital.

    On m’a raconté qu’après m’avoir battu quasiment à mort, Kazumori m’aurait attaché à des tuyaux derrière le gymnase, où a eu lieu notre confrontation.
    Des filles, venues ranger des ballons dans le local tout près m’aurait vu et aurait donné l’alerte.
    Kazumori m’avait laissé là, pour mort.

    Résultat, je me retrouvais avec la cheville droite et le poignet gauche cassés, quelques côtes cassées entraînant la perforation d’un poumon, de jolis points de suture pour mon arcade sourcilière, une commotion cérébrale et des ecchymoses un peu partout.

    Je suis resté quelques temps à l’hôpital pour récupérer et être rééduqué. Je boiterai à vie et je ne retrouverai jamais le plein usage de ma main gauche. Ça aurait pu être pire et être la droite, j’ai un peu de chance dans mon malheur.

    Moralement, j’allais bien, toujours prêt à défier Kazumori s’il le fallait. Mais mon retour au lycée va vite me faire déchanter.

    Le premier matin de mon retour, je suis arrivé au lycée et je suis passé par la porte principale.
    J’avais encore un peu de mal à marcher mais je pouvais me débrouiller seul que ce soit pour marcher, porter mon sac et d’autres bricoles ainsi que fermer le bec aux abrutis.

    Mais je n’étais pas préparé à ça.

    Une foule de lycéens était rassemblée dans la cour principale. C’était normal, la cloche n’avait pas encore sonné, il restait encore quelques minutes avant le début des cours. Pour une fois, j’étais parti plus tôt afin de ne pas arriver en retard, ne sachant combien de temps j’allais mettre pour faire le chemin entre la maison et l’école. Je me suis ensuite dit que j’aurais dû arriver en retard. En même temps, cela n’aurait fait que repousser l’échéance de l’inévitable.

    Cette foule de lycéen se retourna vers moi.
    Apparemment, j'étais plus ou moins attendu.

    La foule s'ouvrit devant moi afin de former 2 masses, une de chaque côté de mon futur passage.
    Était-ce un comité d'accueil pour me souhaiter un prompt rétablissement et m'accueillir de façon chaleureuse ? Hum … ça m'étonnerait. Car même si j'ai sauvé une grande partie des gens présents devant moi des griffes de Kazumori, il serait très bizarre que cette bande de lâches fasse cela au nez et à la barbe de leur bourreau.

  • Sachant que notre ami a dû longuement se vanter de cet exploit dont il ne devrait pourtant pas être fier, 8 contre 1 qui ne sait pratiquement pas se battre, on a vu mieux comme victoire glorieuse tout de même.

    Boarf, j'allais bien voir ce qu'il allait me tomber dessus, ou pas d'ailleurs. Pour en avoir le cœur net, une solution, affronter de plein fouet ce qui devait m'attendre.

    J'ai donc commencé à m'avancer au milieu de cette foule, elle aussi en proie à l'attente de quelque chose.
    Au fond devant se trouvait Kazumori, qui semblait m'attendre avec un large sourire, satisfait de mon passage à tabac qui était certainement pour lui très réussi.

    - Hun hun hun, tu sembles avoir du mal à te déplacer on dirait, lança Kazumori.
    Ses rires trouvèrent leur écho dans sa bande qui se trouvait derrière lui et des rires se propagèrent dans toute l'assistance. J'ai compris ce qu'il allait se produire. L'humiliation en public pouvait commencer.

    - Alors, qu'as-tu décidé, Yôma ?
    - Yôma ! hurla la foule comme un seul homme.
    Mes yeux s'écarquillèrent. Ce surnom, que seul Kazumori utilisait avant, avait été repris en chœur par toute la foule.

    - Kuh. Décidé quoi ? lui lançais-je
    - Vas-tu me tenir tête ou vas-tu te soumettre à moi, Yôma ?
    - Yôma !
    Kazumori et la foule se mirent à rire à gorge déployée.

    Je vois. Il avait réussi à endoctriner tout le lycée en mon absence.
    L'absence totale de personnes se mettant sur le chemin de Kazumori avait fini par lui donner une certaine légitimité face à la lâcheté du corps étudiant. Tout le monde se prosternait devant lui comme s'il était le chef incontesté du bahut, comme si c'était lui qui commandait leur vie lycéenne.

    Ces lycéens, que j'avais sauvés pour la plupart, crachaient à la figure de celui qui avait tenté de mettre fin à leur supplice.

    AUCUN d'eux ne m'avait jamais remercié.
    AUCUN d'eux ne m'avait ne serait-ce que porté un brin de reconnaissance.
    AUCUN d'eux n'avait essayé de me soutenir.
    AUCUN d'eux n'avait essayé de se mettre en travers de sa route.

    Aucun d'eux ne veut se mettre de mon côté et ils préfèrent tous m'humilier.
    QU'ILS AILLENT TOUS MOURIR !!!!

    Ah, c'est donc ça. Je suis devenu Yôma à leurs yeux.
    Bête bizarre qu'il convient de détester.
    Qu'il convient de se moquer.
    Qu'il convient d'humilier.

    Très bien.

    - Tu veux que je te dise un truc Kazumori ?
    - Vas-y, je suis toute ouïe.
    Un immense sourire de satisfaction illuminé son visage.
    - Tu vois, toutes les personnes qui sont ici, tu peux en faire ce que tu veux.
    - Ha ha.
    - J'en ai plus rien à faire. Tu peux les racketter, tu peux les frapper, tu peux les bâillonner, les tuer, les manger, c'que tu veux, j'en ai rien à foutre.
    - Tu deviens raisonnable, c'est bien.

  • - Par contre …
    Je marquai un temps d'arrêt pour reprendre mon souffle.
    - Qu'on soit bien clair, tu peux faire c'que tu veux d'eux, mais moi, tu ne m'auras jamais. Je ne serai jamais ton toutou ou ton valet. Retiens ça dans un petit coin de ta tête.

    Je me suis avancé pour entrer dans le bâtiment principal du lycée tout en le bousculant à l'épaule.
    - C'est c'qu'on verra, c'est c'qu'on verra ...

    Depuis ce moment-là, il essaye de me faire flancher pour que je me jette à ses pieds.

  • Bref, le personnage qui se tient à côté de moi se présenterait au commun des mortels, si on ne connaissait pas cette histoire, comme étant un camarade comme les autres, me faisant une accolade amicale comme si on était tous les deux les meilleurs copains du monde.
    Seulement, il s'agit bien là d'un subterfuge fort peu subtil. Kazumori tente toujours de faire croire qu'il est ami avec tout le monde pour éviter d'attirer l'attention sur lui et ainsi faire ses petits malfrats qui sont, malgré ce qu'il croit, connus de tous et surtout de la hiérarchie scolaire.

    Seulement, Kazumori a un allié de taille en la personne de son père. Son père est le maire de la ville et, comme dans n'importe quelle hiérarchie humaine, les troufions du bas ont peur des soi-disant forts du haut. La peur des faibles d'esprit qui régit notre monde bouffé par le pouvoir de quelques-uns.
    De ce fait, les professeurs et autres directeurs n'ont pas dans leur programmation neuronale la faculté de punir un tel individu, ne voulant pas courir le risque de subir une quelconque remontrance de vous-savez-qui sans même chercher à savoir s'il leur arriverait vraiment quelque chose.
    Et quand bien même, leur rôle d'éducateur ne serait-il pas d'en venir là ? De punir même sous le coup de sanctions ? De se battre pour ce en quoi ils croient ?

    Mais bon, nous ne sommes pas ici pour nous mettre à leur place et nous poser les questions philosophiques qui ne sont pas notre problème …

    - Alors mon petit Yôma, toujours décidé à faire la forte tête ? Vas-tu me donner ton fric aujourd'hui ?
    - Kazumori, tu le sais très bien. Tu peux faire ce que tu veux des pauvres élèves de ce bahut minable mais tu ne m'auras pas moi. Jamais. C'est pas si difficile à comprendre quand même.
    - Ah la la, toujours à chercher des histoires là où il ne faudrait pas qu'il y en ait.
    - Tu as une drôle de façon d'essayer de retourner la situation.
    - Hu hu hu, celui qui tient tête, ce n'est pas moi.
    - Là n'est pas la question. Lequel des deux a raison : celui qui tient tête ou celui qui vient le faire chier ?
    - Humpf, tu ne m'embêteras pas aujourd'hui avec tes questions à deux balles.
    - C'est bien, tu n'as pas tenu très longtemps aujourd'hui. Ce petit moment victorieux va illuminer ma journée.

    - Hééééééé hé ! Kazumori ! hurle une lycéenne au loin.
    - Tiens, voilà l'autre gourde, dis-je comme réponse au cri.
    - Ouh, tu es bien dur avec celle que tu as autrefois appréciée.
    - Kazumori, qu'est-ce que tu fais avec ce guignol. Je t'ai déjà dit que je voulais plus le voir, ronchonne la lycéenne.
    - Bonjour Setsuna, c'est toujours un plaisir de te voir.
    Un petit sourire ironique de circonstance fit son apparition sur mon visage.
    - Beuh !
    Magnifique tirage de langue en retour.
    - Bah écoute, c'est le seul qui veut pas se laisser faire alors qu'est-ce tu veux ...
    - Bla bla bla ! Allez, on y va.

    La jeune fille qui s'en va en courant avec Kazumori pour éviter de me voir s'appelle Setsuna comme vous avez pu le constater. C'est la on-sait-pas-quoi de Kazumori. Bah vi, on sait pas trop ce qu'elle est ni pourquoi elle traîne avec lui. Ce n'est pas son petit ami, elle n'apprécie pas particulièrement ce qu'il fait, ce n'est pas vraiment ce qu'on appelle une rebelle ou une excentrique. Peut-être est-ce son pseudo pouvoir qui l'attire. Le fait que son père soit maire, le fait qu'elle se sente en sécurité avec lui. Hum, impossible de vraiment savoir tellement elle est difficile à cerner. Tantôt vraie peste, tantôt avec un regard plein de tristesse. Une fille bien mystérieuse en somme.

    Pour la petite histoire, elle a été ma petite amie pendant environ 3 secondes. Une bien belle romance entre nous.

    Sur ces brèves pensées la concernant, je finis par arriver au lycée.
    C'est un banal lycée de banlieue, l'architecture n'est pas son point fort, on sent bien la patte artistique des années 70-80. C'est un lycée très peu coté, il est très rare de voir des lycéens sortant d'ici faire de très hautes études et arriver jusqu'aux hautes sphères de leur domaine ou de la société en général.

  • Voilà ce qui m'attend donc à la fin de mes études lycéennes : des études ridicules, une suite de petits boulots sans intérêt et une vie bien morne dans cette ville. Est-ce là mon destin ? J'en suis plus ou moins convaincu et, pour être honnête, beaucoup plus que moins.

    Contrairement à ce que l'on pourrait penser, je ne déteste pas l'école, je déteste plutôt ceux qui la représentent. Aller au lycée ne me dérange pas plus que ça mais il faut dire que les élèves et les professeurs ne font pas vraiment tout ce qui est en leur pouvoir pour faire de cet endroit le lieu idéal pour remplir agréablement notre cerveau.
    J'adore apprendre, m'instruire, lire. J'ai cette fascinante capacité d'être en mesure de comprendre la majorité des choses du premier coup et cela est très appréciable.
    Mais ce qu'on essaye de nous faire apprendre au lycée n'est pas ce qu'on pourrait appeler quelque chose de fortement épanouissant et intéressant. À part les maths et quelques autres cours de sciences, rien n'y est attractif et bien mené. Je pense que là est le fond du problème. Essayer d'apprendre aux élèves est une chose, essayer d'apprendre des choses utiles et agréables aussi, mais essayer d'apprendre de façon intéressante, claire, précise et de manière sympathiquement pédagogique en est une autre. Et il faut avouer que les professeurs et l'éducation nationale ne font pas tout ce qu'ils peuvent pour que cela se produise.

    Le lycée est donc devenu une espèce de boui-boui pseudo éducatif où on tente de faire rentrer les élèves dans des moules préformatés pour qu'ils rentrent parfaitement dans l'ensemble que l'on appelle communément « la société ».

    Les cours commencent et, comme la plupart du temps, je me mets à rêver, à me disperser dans mes pensées. Car j'ai aussi cette étonnante capacité de faire complètement abstraction de ce qui m'entoure et ainsi finir perdu dans mes pensées.

    - Yôma, dit le professeur.
    Tellement bonne l'abstraction que je n'entends même plus les gens autour de moi.
    - Yôma !
    Et des fois, même s'ils crient.
    - YÔMA !!
    - Qu..Quoi ?
    Explosion de rire dans toute la classe.
    - Yôma, c'est à toi de lire.
    - Ah … heu … oui. On en est où ?
    Re-explosion de rire.
    - Franchement ...

    Et oui, les profs m'appellent aussi Yôma …
    Je ne sais pas comment leur est venue l'idée mais ils doivent certainement penser que c'est un surnom affectueux.
    Ouais … Faut quand même pas être super intelligent pour comprendre que non …
    Mais bon, j'ai pas les profs à la bonne non plus …
    Ce qui pourrait expliquer cela …

    Les cours finissent comme ils ont commencé, c'est-à-dire sans saveur et dans l'inutilité la plus complète. Mes espoirs d'apprentissage constructif aujourd'hui se sont envolés. Ils n'étaient pas énormes mais j'espérais quand même une petite réaction d'orgueil après avoir dit à maintes reprises au personnel enseignant ce que je pensais de la façon de communiquer l'envie d'apprendre et la bonne manière de faire rentrer les choses dans la tête des gens.
    Discours vain aussi mais sans surprise, la plus grande et commune réplique étant « On a des programmes à respecter ».
    Aaaaaaah ! Nous y voilà, il faut respecter le programme sous peine d'être sanctionné. Mais ils ont rien compris. C'est pas là le problème, le programme est ce qu'il est, mais rien n'empêche de le faire découvrir aux élèves de la bonne manière.
    M'enfin, je vais m'arrêter là sinon je vais encore m'énerver pour rien.

  • Il est donc venu le temps, non pas des rires et chants, mais au contraire de rentrer à la maison. Moment de joie pour la plupart des élèves, pas forcément pour moi. Retrouver la plus énervante personne sur Terre et les deux apathiques de service ne m'enchantent pas plus que d'aller assister à une représentation de danse folklorique polonaise.

  • Je décide de passer au centre-ville histoire de dépenser quelques sous que mes parents daignent me donner ou que j'ai réussi à économiser depuis mon dernier petit boulot. Certains diront que tout travail mérite salaire et que le contraire, l'argent n'est mérité que si l'on a travaillé dur pour l'obtenir est encore plus vrai. Il est vrai que je ne m'épuise pas à la tâche à la maison mais je trouve que devoir les supporter tous les 3 est déjà un travail épuisant en soi.

    Oui, ouh la la, je suis méchant, bla bla bla.

    On a que ce qu'on mérite. Point.

    Bon. Allons nous détendre en se divertissant un peu. Direction la salle de jeux vidéo, ma meilleure amie, celle qui ne m'engueule jamais. 'Fin, sauf le gérant quand je suis à deux doigts de casser une machine, quand je sépare les gamins d'un jeu qui m'intéresse à grands coups de pied ou quand je le fais chier pour finir ma partie alors que ça fait 20 minutes qu'il aurait dû fermer. Je suis un client, namého. Un peu de respect.

    Le game center se trouve en centre-ville donc, ce n'est pas tout près de l'école non plus, je mets bien une trentaine de minutes pour y aller. Mais ce temps est nécessaire pour faire monter cette envie, ce bien-être m'assurant ma seule et unique dose de plaisir de la journée.

    Le gérant me reconnaît de suite, je suis peut-être l'habitué n°1 de son commerce. C'est pour ça qu'il me fout pas dehors à grands coups de savate lorsque je l'emmerde, je suis le client le plus rentable et le plus régulier. Je sais pas si je dois en être particulièrement fier mais, en tout cas, ça ne m'attriste pas, on s'amuse et on tente de se faire plaisir avec ce qu'on a sous la main.

    Je rentre dans le game center et me place à ma machine préférée, celle sur laquelle on peut jouer à ce fabuleux jeu qu'est Touhou. Ce qui est bien, c'est que cette machine est rarement prise car les joueurs s'y attaquant finissent par partir en pleurant tellement ils ont été humiliés.
    Ah ah, les pauvres. Moi, aucun soucis de ce côté-là puisque tous les scores du hall of fame m'appartiennent. Il faut dire qu'à y jouer autant, je finis par devenir bon et je pense que je dois faire partie des 10 meilleurs joueurs du Japon.
    Bon, c'est encore une fois une chose dont je ne dois pas être particulièrement fier mais pour une fois que je fais partie des meilleurs en quelque chose, je ne vais pas bouder mon plaisir.

    En plus, pendant que je joue, il y a toujours, comme aujourd'hui, une petite foule de jeunes personnes venant admirer mes exploits vidéo-ludiques.
    C'est un peu mon petit moment de gloire personnel, qui me fait toujours avoir un petit sourire de satisfaction démontrant que je suis quand même assez fier de parcourir l'ensemble des niveaux de jeu avec une seule et unique vie.

    18h. Il serait peut-être temps de rentrer. Non pas que j'en aie une folle envie mais l'idée de me faire houspiller par ma sœur car je rentre tard suffit à me convaincre.

    Je me dirige donc vers chez moi et, au détour d'une rue, je décide de m'arrêter dans une pâtisserie. C'est quand même un jour spécial, il faut fêter ça.
    J'ai pas le salaire d'un ministre, on va essayer de prendre un truc pas trop cher mais me procurant un minimum de plaisir culinaire tout de même. Mon choix s'est donc arrêté sur ce magnifique chou à la crème parfumé à la fraise. Ouep, z'avaient plus à la framboise, tant pis. Je me suis même fait faire un petit paquet, c'est gratuit alors pourquoi passer à côté ?

    Un petit plaisir dans ce monde morne, ça fait pas de mal.

    Je mets 5 bonnes minutes pour arriver jusqu'à la maison, je ne suis donc pas « en retard ». Oui oui, ma sœur a mis une heure de retour maximum sinon, après, « c'est plus possible » dixit l'intéressée. Il est sûr que je ne suis pas le plus fervent défenseur des horaires à respecter puisque si ma sœur ne me maltraitait pas le matin, il y aurait peu de chance pour que j'arrive à l'heure en classe.

  • Mais c'est vraie qu'elle, c'est vraiment une droguée de l'organisation et de tout ce qui peut être maniaque dans la vie de tous les jours. Ce qui n'arrange pas son côté chiant, bien au contraire.

    Allez, on prend une grande respiration ... et on tourne la poignée de la porte.
    Et on entre.
    Et on enlève ses chaussures.
    Et on voit sa sœur arriver.

    - Tadaima, lance-je.
    - Et bah, t'es pas en retard pour une fois.
    - Oui, bonsoir aussi.
    Ah oui, okaeri, c'est quelque chose que j'ai jamais entendu sortir de la bouche de ma sœur. Enfin, pas pour moi en tout cas.

    - En tout cas, ça fait plaisir de se faire accueillir comme ça.
    - Si t'es pas content, t'as qu'à retourner à l'école.

    *CHTONG*
    Touché. Elle sait quoi dire dans ces situations-là.

    - Ah, mais c'est qu't'es trop drôle dis donc.
    - Si t'es pas con...
    - Ouais ouais ouais, je sais.

    Je marche et la dépasse sans un regard vers elle. Aussi bizarre que ça puisse paraître, ça pourrait m'être fatal.

    - On va bientôt manger.
    - Je serai pas long.

    Direction ma chambre, seul endroit où, à part le matin, personne ne viendra me troubler.
    Hop, avant, j'ai quelque chose à piquer.

    - Qu'est-ce que tu cherches ? demande ma mère.
    - Non, rien rien, t'inquiètes.
    Si jamais elle voyait ça, j'aurais l'air pathétique à un point même pas envisageable.
    - Ce sont des allumettes ?
    Glups.
    - Heu, oui … mais c'est pour faire une maquette. Un truc pour l'école.
    - Ah.

    Pour une fois, je suis bien content qu'elle réagisse comme ça. Dans d'autres circonstances, je l'aurais certainement descendue en flèche mais là, faut dire que ça m'arrange bien.

    Je file dans ma chambre pour m'isoler.
    - Voilà, je mets ça comme ça. Hop une allumette.
    Je frotte l'allumette contre le paquet.
    - Voilà, c'est prêt.

    Mon dispositif est prêt mais ne ressemble pas beaucoup à ce que j'aurais pu escompter.
    Tant pis, faudra faire avec, j'ai pas assez de moyens et de talent pour faire quelque chose de plus joli et réjouissant.

  • Me voilà devant mon chou à la crème … orné d'une bougie allumée.
    - Allez, et puis, joyeux anniversaire hein.
    Quel entrain.

    C'est à ce moment-là que la porte s'ouvrit.
    - Tiens, je t'apporte tes vêtements, je viens de les repasser ...

    Ce qui ne devait pas se produire se produisit. Ma mère est entrée au pire moment. Au moment où je fêtais mon anniversaire tout seul.

    - Oh, je t'ai dérangé. Tu fêtes quelque chose.
    - Bah oui, quelque chose qui ressemble à mon anniversaire.
    - Oh, c'est aujourd'hui ?
    Punaise, mais tu ne devrais pas poser ce genre de question. Pas à ton fils.
    - Il semblerait.
    - Ah. Eh bien, bon anniversaire.
    Okaaay, tu la refais mais de manière plus joyeuse et comme si t'y croyais un peu ?
    - Hum … merci.
    - Ne mange pas ton gâteau tout de suite et viens manger, c'est prêt.
    - Oui.

    Je suis gêné, affreusement gêné. Mais je ne sais pas quelle chose me gêne le plus. Est-ce le fait d'être pris en flagrant délit en train de fêter tout seul mon propre anniversaire, le fait que ma mère ait oublié mon anniversaire, qu'elle me le souhaite d'une façon si détaché ou le fait qu'elle ne soit même pas triste en train de me voir le souhaiter tout seul ?
    Je dois dire que c'est un bon combo que je vais retenir pendant longtemps.
    C'est pire que la fois où j'ai été accepté au lycée et que j'ai eu comme réponse « tant que c'est ce que tu veux ».

    Je descends pour aller manger même si l'envie de me sustenter a quitté mon esprit à la seconde même où ma mère a ouvert la porte.
    Surtout, comment vais-je garder la face devant elle ? Vais-je avoir le courage de la regarder en face ?
    Ce détail semble ridicule, ma mère, comme je la connais, a déjà dû oublier cette scène. D'ailleurs, ça lui a peut-être semblé normal.
    Moi pas. Ce genre de scène ne devrait pas arriver. On devrait fêter mon anniversaire au même titre que celui de ma sœur.
    Mais cela me semble impossible, tellement l'écart d'attention (même minime) portée par nos parents entre nous deux est immense.

  • J'arrive dans la cuisine. Ils sont là, à m'attendre, impassibles.
    Nos diners ressemblent fort à ce que vous pouvez imaginer : on ne se parle quasiment pas, la plupart du temps pour se passer les plats et condiments. Les diners sont très courts pour limiter au maximum cette impression de tension due au fait que l'on ne se parle pas. C'est aberrant d'en arriver là. De se sentir gêné parce que l'on ne se parle pas. Une famille normale parlerait, rirait, le diner se passerait dans la bonne humeur. On parlerait des choses que l'on a faites dans la journée, de nos doutes et de nos peines …
    Là, non. La communication entre nous est d'un vide indescriptible.

    Sauf que, ce soir-là, quelque chose allait être différent.

    - Ah, au fait.
    Mon dieu, ma mère va dire quelque chose, incroyable.
    - C'est l'anniversaire de Mamoru aujourd'hui.
    Je crache illico ce que je venais de mettre dans ma bouche et qui devait initialement finir dans mon ventre.
    - Maman !
    - Bah quoi ?

    *CHBLING*
    Une enclume de 200 tonnes vient de me tomber sur la tête.

    - Je t'ai vu le fêter tout seul dans ta chambre alors je le dis.

    *CHBLING*
    2ème enclume.

    - Hu hu hu, c'est pathétique, raille ma sœur.
    Voilà le rire qui fit tomber la 3ème enclume.
    J'étais quand même à deux doigts de la dépression.

    - Avec un gâteau et tout ?
    - ça va hein.
    - je fais que demander.
    Oui, mais on demande pas comme ça, histoire de se moquer, surtout avec un grand sourire.
    La déprime a fait place à la colère.

    - La prochaine fois, tu demanderas pas.
    - Hé ho. Si monsieur est de mauvaise humeur, qu'il ne nous l'inflige pas.
    - C'est sûr, vous y êtes pour rien.
    - Tu nous en veux juste parce qu'on a pas fêté ton anniversaire ?
    - S'il y avait que ça ...
    - Ha la la, fais-nous ta crise de malheureux.
    - Bien sûr, pour vous, il faut être heureux et se taire, faire comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes.
    - Oh mais c'est qu'il est malheureux le petit Mamoru ! Regardez-moi ça !
    Elle me pince la joue avec sa main. Je lui retourne violemment.
    - Ouh qu'il est malheureux. Faudra penser à appeler enfance maltraitée hein. Faudra pas qu'on oublie de changer ta litière à la cave.
    - Tsss.
    Je me lève, je prends ma serviette et la lance violemment sur la table.

    - Il vaut mieux que j'aille dans ma chambre.

    Et sur ce, je pars dans ma chambre.
    Très en colère.

  • Je me couche sur mon lit, rongé par la haine une fois de plus.
    À me demander encore une fois ce que j'ai bien pu faire au bon Dieu pour mériter ça.
    Malheureusement, peu de chance que Dieu, s'il existe, y soit pour quelque chose. Ou alors, il serait beaucoup plus cruel que ce que je pense.

    Je fais circuler, dans ma tête, des pensées qui vont à 100 à l'heure. Des pensées de haine envers ma famille, qui en prend pour son grade. Envers ma sœur en particulier, qui fait tout pour pourrir ma vie. Je me dis que je la déteste. Ensuite, je me ravise, en me disant que ce n'est pas bien.
    Mais en même temps, ce qu'ils font eux, est-ce bien ?
    Est-ce bien de faire comme si je n'existais pas ?
    Est-ce bien de saccager chaque moment de ma vie ?
    Est-ce bien d'oublier jusqu'à mon anniversaire, c'est-à-dire jusqu'à mon existence ?
    Est-ce bien de se moquer de mon malheur ?

    Oui, je suis malheureux.
    Au point d'en culpabiliser.
    Car, à bien y regarder, pour quoi je devrais être malheureux ?

    Je mange à ma faim.
    J'ai de quoi étancher ma soif.
    J'ai un toit où dormir.
    Mes vêtements sont propres.
    Je peux aller à l'école.
    J'ai un peu d'argent.

    Ai-je donc une quelconque légitimité à me plaindre ?
    Me manque-t-il quelque chose ?

    Oui.
    Définitivement, oui.

    Deux choses essentielles à notre vie : l'amour et l'amitié.
    Sans elles, nous ne sommes que des robots. Programmés pour survivre.

    Suis-je prêt à devenir un robot et à me contenter de ce qu'on me donne ?
    Non.
    Je ne peux pas.
    Je n'ai pas envie.
    Je ne veux pas finir comme ces gens qui se croient heureux alors qu'ils sont en absence totale de bonheur.

    Mais que puis-je faire ?
    Que puis-je faire ?
    Ai-je vraiment le pouvoir de faire changer les choses ?
    Je ne sais pas.
    Je ne sais pas.
    JE NE SAIS PAS.

    Me voilà encore à divaguer sur mon malheur tout en pensant aux gens plus malheureux que moi.

    Je pense à cet enfant, en Afrique ou ailleurs, qui ne peut pas manger. Qui ne peut pas boire. Qui est rongé par la maladie.
    Je pense à tous ces SDF dormant dans les rues même par temps froid.
    Je pense à toutes ces familles ayant perdu un proche.

  • Mais je m'obstine à voir ce qu'il y a à côté d'eux.
    Une famille qui les soutient.
    Des amis.
    Des gens pour les aider.
    Au moins une chaleur qu'on leur tend.

    M'en voilà venu à envier la vie de telles personnes.
    Et j'ai honte.
    Et je culpabilise.

    Je culpabilise de me comparer à eux.
    Je culpabilise de penser qu'ils sont moins malheureux que moi.
    Je culpabilise de me prendre pour un malheureux.

    Mais.
    Il me vient toujours à l'idée cette pensée horrible.
    Cette pensée qui me hante jour et nuit.
    Cette pensée qui me ronge et me paralyse.

    Chacun, nous cherchons un but.
    Chacun, nous cherchons un idéal.
    Chacun, nous nous cherchons une utilité.
    Chacun, nous pensons être, au moins à un moment, bienfaiteur pour quelqu'un.

    Et je me pose cette question.
    Encore et encore, comme si je cherchais une réponse.
    Mais qui ne viendra jamais.

    Je me pose cette question.
    Tout simple.
    Est-ce que le monde aurait-il été changé, ou pire, est-ce que le monde ne se serait-il pas mieux porté …
    … si je n'avais jamais existé ?

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