Et toi, c'est pour quand ?


Il y a ces petites phrases, ces petites questions, qui peuvent paraître anodines ou sans gravité pour les personnes qui ne sont pas concernées, mais qui peuvent traumatiser des personnes non préparées.
L'une d'entre-elles est particulièrement sournoise. Elle peut être, suivant les situations, être posée de façon décontractée, juste au milieu d'une conversation, sans autres but que d'avoir la réponse, ou de façon beaucoup plus dégueulasse pour bien emmerder (n'ayons pas peur des mots).



Repassage familial

Imaginez-vous en plein milieu d'un repas de famille.
Vous êtes au plat principal, le poulet est magnifiquement doré, les pommes de terre sont à la fois croustillantes à l'extérieur et fondantes à l'intérieur, papi raconte ses problèmes avec la mairie et maman va chercher la sauce qu'elle a oublié sur le plan de travail de la cuisine. Eclats de rire, discussions, postillons, ventre au bord de l'explosion, le repas bat son plein.
Et là, sorti de nulle part, papa ou papi vous regarde fixement. Vous connaissez ce regard sournois et la scène qui va suivre. S'en suit de longues secondes, car la personne attend le moment propice pour lâcher son missile à tête chercheuse. Vous le connaissez ce missile, beaucoup trop.
Arrive le moment fatidique. On parle de votre sœur et de son nouveau chéri trop choupi bisounours guimauve. Vous vomissez d'abord. Et puis…

- Eh dis…
Tout le monde se retourne vers vous et se met à vous fixer.
Vous avalez votre salive.
- Oui ? Répondez-vous gentiment en sachant que vous allez droit à l'abattoir.
- Et toi, c'est pour quand ?
- Quand est-ce que tu nous ramènes une petite à la maison ? *rire gras*
- Ah, ah, tu riras moins quand il t'en ramènera une… et les gosses qui vont avec ! *rire gras-double*

Donc là, cinq choix s'offrent à vous suivant le stade dans lequel vous en êtes.

Stade 1 : ça gêne.

Vous êtes une jeune fleur qui vient d'éclore et vous apprenez la vie, comme c'est mignon. Vous n'avez pas encore 20 ans et ce sont les premières fois où on vous fait ce genre de réflexions. C'est beau l'innoncence, l'impression d'être un chevreuil ébloui par les phares d'une voiture sur une route de campagne.
Vous êtes donc comme cette petite fleur, gênée par les premiers rayons du soleil beaucoup trop chauds qui vous arrivent en pleine tronche alors que vous venez de déployer vos pétales. Vous rougissez, mais vous tenter de survivre. Les phrases assassines pleuvent, vous essayez de vous justifier, les coups redoublent, les rayons sont trop brûlants, vous finissez par refermer les pétales sur vous-mêmes et vous subissez ça replié sur vous-même.

C'est un des stades les plus longs.

Stade 2 : ça blase.

C'est à peu près la 250ème fois qu'on vous la fait, chaque repas de famille, rencontre avec amis ou chaque jour de boulot a son nouveau lot de petites phrases bien agaçantes de ce style-là depuis quelques années. Bien sûr, vous avez eu quelques aventures entre temps, mais vous avez totalement raison de les cacher à votre famille, qui fera tout pour en remettre trois couches et qui, de toutes façons, n'attend que le grand jour où ce sera le mariage qui sera annoncé.
Vous êtes fatigué d'entendre ce genre de commentaires qui, pourtant, ne cesse de faire rire votre entourage, semble-t-il captivé par votre manque de réussite amoureuse.

Vous ? Vous en êtes au stade intermédiaire, qui ne dure pas très longtemps, vous êtes fatigué de tout ça.
Vous ne trouvez pas la perle rare, ça commence à vous agacer et on n'oublie pas de vous le rappeler à chacune des occasions possibles. Vous vous demandez presque si ce n'est pas un jeu pour eux…

Stade 3.1 : ça déprime

Ça y est, le premier stade ultime est atteint. Il en existe trois différents qui viennent par cycle.

Le premier et le plus compréhensible est la déprime.
Chaque annonce d'un repas de famille prochain vous met la larme à l'œil. Vous ne pensez qu'à ce moment fatidique où papa, entre deux verres de vin, va sortir le boulet de canon qui va vous exploser en pleine tête. Vous pensez que ça vient de vous, vous ne méritez pas d'avoir quelqu'un à vos côtés, vous êtes une grosse merde et tout. La famille a bien raison de se foutre de votre gueule. Confiance en soi++

Stade 3.2 : ça colérise

Du verbe colériser, oui.

Le deuxième stade ultime qui est généralement précédé du premier. On pousse toujours un petit coup de déprime avant de pousser un coup de gueulante.

Alors là, attention. Vous devenez incontrôlable. Vous en avez vraiment marre qu'on vous rabâche à longueur de temps que c'est peut-être parce que vous avez tel ou tel défaut, ou que "ça viendra un jour mon chéri", ou encore "t'es trop difficile" (je l'aime particulièrement celle-là).
Donc, eh bien, vous balancez tout. Que ça vous pète les *bip*, qu'il serait temps d'arrêter avec ses *bip* de *bip* de mariage ou je-ne-sais-quoi-d'autre. Si vous êtes assez en colère, tout le monde y passe, surtout les relations foireuses de la famille, vous remontez même les générations pour essayer de justifier votre manque de réussite amoureuse.
Et votre scène ne peut QUE se terminer par quelqu'un d'autre disant "Non mais, je vois pas pourquoi tu te mets en colère, c'est pas grave tu sais. Tu trouveras chaussure à ton pied toi aussi". Il faut avoir un immense self-control pour ne pas en mettre une à mamie Sylviane.

Stade 3.3 : ça osefise

Du verbe osefiser, et je vous *bip*

Le stade ultime des stades ultimes je dirais.
Vous n'en avez plus rien à carrer. Ça vous fait comme les menaces au début des DVD/Blu-ray, ça vous fait chier, mais vous vous en foutez. On vous le dit, vous répondez même plus, vous finissez juste le morceau de gigot dans votre assiette. Le mal à l'aise, ce n'est plus vous qui l'avez, mais l'assistance qui trouve que ce n'est plus drôle et que vous perdez la tête.

En même temps, comme ça, plus de souci pour eux pour savoir pourquoi vous êtes seul…



Une grande aide

Alors, vous aurez peut-être la réponse pour moi, mais, personnellement, je ne comprends pas ce que les gens trouvent de bénéfique à sortir de telles phrases. Autant, pour la blague, le sortir une ou deux fois, passe encore, mais que ce soit un sujet quasi systématique de railleries, ça laisse à désirer.
Car, c'est sûr, se faire rabaisser donne tout de suite une meilleure confiance en soi.

J'ai toujours cherché à être plus ou moins seul, car j'ai toujours considéré comme improbable le fait qu'on puisse s'intéresser à moi, ainsi que pour d'autres raisons.
Je commence à peine à essayer de reconnaître que l'on puisse par moment me trouver drôle, intéressant ou accepter ma présence. J'ai l'impression qu'il pourrait être possible, un jour, sur un malentendu, qu'une fille puisse s'intéresser à moi. Oui, j'ai eu d'autres aventures avant, mais ça ne devait être qu'une erreur.
(Comprenez de ce paragraphe : "N'a pas une grande confiance en lui côté relations sociales")

Donc vous ne pouvez pas savoir (ou si, peut-être) à quel point c'est difficile d'entendre ce genre de phrases alors que soi-même on se rabaisse à chaque instant. On finit même par se dire que c'est pas plus mal si personne n'a à nous subir (stade 3.1).
En plus quand vous avez une famille à forte tendance catholique qui n'attend que de vous de faire un mariage et d'avoir des gosses, on oublie pas de vous rappeler qu'à 27 ans, si t'es pas marié c'est que t'as raté ta vie.
Si je devais faire une comparaison foireuse, c'est comme sans cesse rabaisser une personne parce qu'elle est ronde ou homosexuelle. Ils pensent à quoi les gens ? Que c'est en faisant ça qu'on aide les personnes à se sortir de là ?

Le pire moment, c'est autour la Saint-Valentin. Les gens qui te taclent car tu n'as personne ce jour-là, qui font des blagues bien sympatoches qui font marrer l'ensemble des collègues.
"Qu'est-ce que tu vas faire ce soir avec ta chérie ? Ah, j'oubliais, tu es célibataaaaaiiiiiiire ! Niark niark niark !"
Mais qu'est-ce que c'est drôle dis donc ! Quand ta femme aura le cancer, je te demanderai si elle ressemble à Fabien Barthez maintenant !



Faisons des bébés


Ce qui est intéressant, c'est que cette question, "Et toi, c'est pour quand ?", peut servir pour une autre occasion. C'est facile, pas besoin de se creuser la tête pour trouver autre chose à dire (ça laisse du temps de cerveau disponible pour TF1).

En effet, il suffit de changer le pronom personnel et ça donne "Et vous, c'est pour quand ?".
La même question, mais pour les couples sans enfant.

Ici s'affrontent trois écoles :
- Ceux qui veulent des enfants mais n'y arrivent pas pour l'instant ;
- Ceux qui veulent des enfants, mais pas tout de suite ;
- Ceux qui ne veulent pas d'enfants.

La question est quand même hyper sympa pour la première catégorie, merci à la charmante personne de l'avoir posée.
Pour la deuxième catégorie, il faut généralement s'expliquer sur le "pourquoi attendre ?".
Quant à la dernière catégorie, celle qui nous intéresse, ça tourne en débat nauséabond sur le thème "pourquoi vous ne voulez pas d'enfants, sales enfants du démon ?".

Oui, car, de nos jours encore malheureusement, ne pas vouloir d'enfants est considéré comme quelque chose de honteux et de profondément égoïste (ou tout autre bêtise).
Et, malheureusement², peu de couples dans cette situation-là assument et préfèrent le cacher.

Nous vivons dans un pays avec une forte politique nataliste, autrement dit "faites des bébés, c'est bien, n'en faites pas, c'est le mal incarné". Notre pays marche comme ça, beaucoup d'autres aussi. Si vous rajoutez la forte pression religieuse à tout ça (nous ne sommes pas un pays nataliste pour rien), ça vous sort un joli bordel sympathique.



"Vous êtes trop égoïstes !"

Donc, ne pas vouloir d'enfants serait profondément égoïste.
Ah ah, c'est drôle. Forcément, une décision de vie, quelle qu'elle soit sauf en de rares exceptions, est par définition égoïste.

C'est sûr que les arguments avancés par ceux qui ne veulent pas d'enfants (merci de ne pas confondre ça avec les antinatalistes, ça a le don de m'énerver) sont égoïstes : avoir une vie tranquille, éviter les problèmes de santé, le stress, les problèmes d'argent, vouloir réaliser ses buts…

Mais, une question, pourquoi ce serait aux autres de dire ce que quelqu'un doit faire de sa vie ?

Surtout que, dans ce cas-là, que le couple fasse un enfant ou non ne va rien changer. Nous ne sommes pas en déficit de population, bien au contraire, il faudrait que nous soyons beaucoup moins. Ça n'embête pas les autres. Ah, il faut bien quelqu'un pour faire des enfants afin de pérenniser l'espèce humaine et payer nos retraites ? Ne vous inquiétez pas, il y aura toujours suffisamment de personnes pour faire des bébés.
Et surtout, soyez rassurés, si l'humanité doit s'éteindre un jour, ce ne sera pas par manque de bébés…

Ce que je n'admets pas, c'est que faire des enfants est une obligation dans la tête de beaucoup de gens. Mais… pourquoi ? Il n'y aucune raison de vouloir imposer ça. Surtout lorsque l'on voit ce que donne beaucoup de parents. Ne dit-on pas souvent "ils n'étaient pas fait pour être parents" ? Vaut-il mieux un enfant malheureux ou pas d'enfant ?

Il faudrait que quelqu'un finisse par arriver à m'expliquer en quoi vouloir faire des enfants est moins égoïste. Personne n'a encore réussi à me démontrer le contraire.

Aux dernières nouvelles, personne ne fait d'enfants de façon complètement désintéressé. C'est une volonté, c'est un désir, on fait des enfants parce qu'on le VEUT. C'est rare de vouloir des enfants juste pour la survie de l'humanité. Quelqu'un a déjà demandé à l'enfant s'il voulait naître avant qu'il le soit ?

Ce qu'il faut comprendre, c'est que ce n'est pas anodin d'avoir et d'élever un enfant. Ce n'est pas une décision à prendre à la légère et ça ne doit certainement pas être une obligation. Chacun devrait être libre de choisir.
Certains ne se sentent pas l'âme de parents, ne pensent pas être capables de bien l'élever ou n'en ont juste pas envie.

Il y a même des gens qui n'aiment pas les enfants. Ah les salauds !
Bah oui, il y en a qui n'aiment pas les betteraves, d'autres les chiens et d'autres encore les enfants. C'est comme ça, qu'est-ce que vous voulez y faire ? C'est leur choix ! On ne discute pas les goûts et les couleurs. Et ce n'est pas en forçant que ça marche.
Mais je décerne la phrase la plus débile jamais prononcée sur ce sujet à cette phrase : "Mais tu verras quand ce sera les tiens, ce sera pas pareil !". Bah voyons. Si on analyse cette phrase, on se rend que ça veut quand même dire "Fais des gosses, tu verras bien si tu les aimes ou pas". Et si la personne ne les aime pas, il se passe quoi ?

Ça peut être de vrais petits monstres les gamins en plus !


Pourquoi ceux qui ne veulent pas d'enfants devraient porter seuls le drapeau de l'égoïsme ? Vouloir ou ne pas vouloir d'enfants est égoïste, point.



Chacun est maître de ses choix de vie

Ce que je souhaite souligner dans ce billet, c'est l'importance que doit garder le libre arbitre dans notre monde actuel. On perd de plus en plus de liberté au fil des années, mais il nous reste toujours notre liberté de choix, même si on essaye de l'écorcher.

On doit avoir le droit de décider de ses choix de vie.

On doit pouvoir être célibataire sans se faire huer.
On doit pouvoir choisir de ne pas se marier sans se faire engueuler.
On doit pouvoir choisir de ne pas faire d'enfants sans passer pour le fils ou la fille de Satan himself.

Personnellement, j'ai toujours été très solitaire. Pour beaucoup de raisons, certaines bonnes, certaines mauvaises. Se le faire reprocher à longueur de temps n'aide pas, croyez-moi. Ça ne fait que rendre le mur encore plus infranchissable.

Mais je suis néanmoins sur la voie de la rédemption (amen), j'ai maintenant envie de me poser plus sérieusement avec quelqu'un.
Et pourquoi pas faire des enfants. Si madame est d'accord et si les circonstances le permettent.

Mais le plus important, c'est que je compte garder mon libre arbitre jusqu'à la fin de mes jours.
Laissez-moi choisir, merde !


Images : Leigh Gallagher





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