Blog et anecdotes professionnelles




J’ai longtemps hésité à faire une partie de blog qui serait consacrée à mes anecdotes plus ou moins croustillantes de boulot, concept qui devient de plus en plus en vogue ces dernières années sur la « blogosphère ». Mais ce sera finalement non, pour beaucoup de raisons, surtout éthiques, que je vais vous partager, car ce sera intéressant de rappeler quelques points sur les blogs.



De la facilité de cracher sur son boulot…


Oui, cracher sur ces collègues ou ses clients, de son boulot de façon générale quoi, est devenu quelque chose d’assez normal sur le net et encore plus sur les blogs. C’est vrai qu’une fois que l’on a épuisé les innombrables anecdotes sucrées-salées (j’invente des expressions si je veux) que l’on a pu trouver sur sa vie quotidienne, il est assez facile de dérouter vers son milieu professionnel, qu’on le déteste ou non.

De plus, il est assez facile d’obtenir un grand public en faisant ça, les gens adorant par-dessus tout que l’on dise du mal d’autrui et que, généralement, ça fait aussi de jolies anecdotes toutes rigolotes, surtout si on finit par se moquer de quelqu’un.

Parce qu’on ne va pas se le cacher, la grande majorité du temps, on ne parle pas de son milieu professionnel pour énoncer les bonnes actions de sa boite ou de ses collègues, c’est surtout pour se défouler, que l’on ait un boulot harassant ou tout simplement une brochette de clients/patients/collègues (rayez les mentions inutiles) qui nous agacent ou que l’on trouve un peu concons. Du coup, ça finit en lynchage sur la place public de Roger le mec de la photocopieuse, de Ginette la patiente septuagénaire amnésique de tous les médecins ou de Bernard le policier qui a fait chier l’avocat lors d’une garde à vue d’un client.

Bien sûr, moi aussi j’aurais plein d’anecdotes à vous raconter, plus ou moins méchantes, plus ou moins drôles et plus ou moins intéressantes et éclairantes sur mon boulot. Car c’est là que se trouve la mince frontière entre ce qui est moralement bon de faire ou non.
Un certain nombre de blogs de professionnels qui racontent leur métier ont une bonne idée de base puisqu’il s’agit, par le biais de ces petites anecdotes plus ou moins drôles ou tristes, de montrer le quotidien de leur métier, de façon juste et non biaisée comme dans les médias ou les discussions de couloir, afin de provoquer un électrochoc chez le lecteur. Les métiers comme urgentiste, médecin, avocat, juge, policier et j’en passe sont évidemment les métiers les plus représentés, car touchant le plus de gens et étant incompris d’une certaine manière, en plus d’avoir une certaine réserve de sympathisants qui vont venir dire dès le premier billet « Ah oui, c’est dur votre métier hein ! ».

Il y en a qui y arrivent assez bien, d’autres non, mais finissent par s’en rendre compte en cours de route et il y a la majorité qui le fait très mal. Ça finit souvent en crachat de venin sur tout ce qui bouge au boulot, sans aucun sens critique derrière. Ce qu’il se passe souvent, c’est comme dans la vie réelle, on manque de recul sur notre jugement face aux autres. Finalement, on connaît assez mal les gens qui partagent nos journées de travail et la moindre chose passe dans la moulinette du jugement urgent et biaisé, sans oublier qu’on se moque facilement des gens que l’on ne connaît pas ou qu’on aime pas trop.



… dans un espace public


Mais là où ça ne poserait certainement pas énormément de problème dans le cercle privé — on raconte tous nos journées de boulot à notre entourage — en pose bien évidemment beaucoup plus sur un blog. On l’a tous fait, cracher sur un collègue, un client, notre boite ou autre dans notre petite communauté privée et confidentielle, que ce soit autour d’un verre ou sur un réseau social plus ou moins fermé.

Le problème qui est encore mal considéré par bon nombre de blogueurs, c’est qu’un blog, ça n’a rien de privé. Bien au contraire, c’est considéré comme un espace de communication public. Avec tous les devoirs qui s’y attachent, pour des raisons évidentes, comme le respect de la vie privée des gens dont on fait mention, de manière plus ou moins anonymes.

Si vous êtes blogueurs, attention aux propos que vous tenez sur votre blog et qui sont tenus sur votre blog (les commentaires par exemple, mais aussi les liens vers d’autres sites, les citations dans vos articles si vous êtes d’accord avec…), car vous êtes responsables pénalement de tout ce qui est sur votre site. Oui, y compris de ce que les autres disent. C’est pour ça que si vous dites quelque chose dans les commentaires qui me semblent pénalement répréhensible, je n’aurais aucun remord à le supprimer.

Vous êtes soumis à la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. La liberté d’expression est vôtre et elle est plus souple pour vous, mais elle n’est pas illimitée. En ce qui concerne notre sujet, la diffamation et l’injure sont interdites et sévèrement punies (jusqu’à un an de prison et 45 000 euros d’amende pour la diffamation et 6 mois de prison et 22 500 euros d’amende pour l’injure). Vous êtes aussi tenus de respecter la vie privée des personnes dont vous racontez les exploits. Attention donc à ce que vous pouvez écrire sur votre blog en ce qui concerne vos collègues ou les personnes extérieures à votre entreprise, en premier lieu les clients. C’est facile de critiquer et d’injurier, mais on en oublie souvent les conséquences.

Il y a aussi l’obligation du droit de réponse. Vous êtes obligés de publier une réponse de quelqu’un que vous avez attaqué, pour n’importe quelle raison que ce soit, sous peine de poursuites.

Et, surtout, puisque vous parler de votre boulot, vous avez certains devoirs à respecter envers votre employeur. Le secret professionnel et la discrétion professionnelle, le devoir de correction (on n’injurie pas ses collègues, mais ça reste le plus souvent dans l’enceinte de l’entreprise), l’interdiction de dénigrement et le devoir de loyauté, voire le droit de réserve (on a pas le droit purement et simplement de critiquer son boulot en dehors de son boulot).

Bref, vous avez compris qu’il est assez dangereux finalement de parler de son travail et de ses collègues sur son blog et qu’il est impératif de savoir qu’on ne peut pas tout faire, ce qui est normal. Vous pouvez vous retrouver facilement devant les tribunaux et même au chômage si vous ne faites pas attention à ce que vous dites.

Une des seules façons de pouvoir parler et critiquer ouvertement son travail et ses collègues, c’est de les anonymiser au maximum, de ne pas les rendre identifiables dans les articles de blog. Méthode ô combien délicate.

Pour plus d’informations à ce sujet, je vous conseille l’excellent article de Maître Eolas sur le sujet, qui sera plus précis et expliquera beaucoup mieux que tout ce que je pourrais écrire.

Beaucoup de blogueurs oublient toutes ces règles et même ne les connaissent tout simplement pas, considérant leur blog comme un espace privé où ils peuvent faire ce qu’ils veulent car c’est « comme à la maison ». Sauf que c’est faux. Un blog est un espace public, un site internet ouvert à tout le monde. Vous avez néanmoins le droit de censurer les commentaires à votre guise, comme à la maison, mais attention au droit de réponse. C’est bien gentil d’insulter ou de critiquer les gens, mais si vous censurez sur votre blog tout ce qui pourrait être une réponse à vos injures ou provocations, vous contrevenez à la loi deux fois en interdisant le droit de réponse et en insultant.



L’éthique


Du coup, sans même parler de juridique, je ne suis pas du style à casser du sucre sur le dos de ma boite ou de mes collègues en place public (et pas trop en privé), même si je l’ai déjà fait à quelques reprises, mais en prenant toujours soin de ne pas les rendre identifiables ou en faisant ça sur des sites à communautés restreintes et confidentielles, là où quasiment personne ne viendrait y pointer le bout de son nez.

Mais sur mon propre blog, aux yeux de tous, où les personnes et les entreprises pourraient devenir identifiables facilement et mises en pâture en public, c’est moins mon truc, même si, évidemment, j'essaierais une démarche visant plutôt à montrer le quotidien du boulot, les bons et les moins bons moments, les difficultés et les solutions, ainsi que les doses de rire quotidiennes, mais je ne sais pas si je saurais ne pas dépasser les limites du raisonnable. C’est sûr, c’est la solution de facilité : c’est facile à écrire, ça ramène du monde, ça plaît facilement et ça permet de défouler tout le monde, que ce soit l’auteur ou les lecteurs.

Je me m’empêcherai pas de le faire dans un billet isolé, si l’envie m’en prend, je l’ai d’ailleurs déjà fait, d’une façon très générale et non ciblée, mais je n’en ferai pas une particularité de ce blog.

Pour ceux qui me connaissent sur Facebook ou que je côtoie dans la vraie vie, ils auront toujours droit de temps en temps à quelques remarques et anecdotes acides sur mon entourage professionnel. Mais dans la sphère privée et confidentielle.

La conclusion, c’est que je trouve que beaucoup de blogs qui traitent de leur milieu professionnel (ou pas), vont trop vite dans la méchanceté et le jugement hâtif en oubliant ce qui aurait été une merveille : faire découvrir aux gens leur quotidien professionnel, y apporter une nouvelle vision, plus réaliste, plus proche de ce qu’ils veulent faire passer comme message. Combattre les clichés et rendre les gens plus attentifs.

Mais bon, vu comment tourne internet, ça devient de plus en plus rare.




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